EDITO HERVE REBILLON

La disparition des routes de glace nous concerne aussi

L’information pourrait nous paraître anecdotique, or elle concerne l’ensemble du trafic mondial de marchandises. Dans quelques semaines, des nombreuses populations du nord du Canada attendront que les routes de glace se forment afin d’être ravitailler en denrées périssables et tout autre bien. Or, certaines de ces routes éphémères ne reviendront pas. La hausse des températures empêche leur formation. Et c’est toute une organisation qui doit être revue.

Mon expérience journalistique m’a permis de découvrir il y a dix ans ces fameuses routes de glace. J’avais emprunté pour la réalisation d’un documentaire sur le sujet la route reliant Inuvik au petit village inuit de Tuktoyaktuk, dans les Territoires du Nord-Ouest. Ordinairement, elle se formait dès le mois de décembre pour redisparaître courant mars. La rivière Mackenzie se transformait en ice road que des dizaines de camions chargés de vivres pour les populations éloignées utilisaient plusieurs fois par semaine. Déjà à l’époque, au lieu de débuter en décembre, la route de glace n’était ouverte que dans le mois de janvier, ce qui raccourcissait déjà la durée des allers et retours de la noria de camions. C’est surtout la durée de la saison de ces routes de glace qui interpelle. De quatre mois, on était passé à deux mois, il y a déjà dix ans.

Les autorités locales en accord avec les Inuit ont décidé de prendre le taureau par les cornes et ont lancé ce grand projet de route entre Inuvik et Tuk. Un gigantesque chantier qui a obligé les dizaines d’entreprise qui ont travaillé dessus à consolider les sols humides et à créer des voies sur certains lacs de la région. Peu croyait au projet. Aujourd’hui, la route est ouverte et son tracé est intégré à la carte routière mondiale. Les Inuit n’ont plus à se tracasser sur la fragilité de la route de glace qui est désormais qu’un souvenir. Les ravitaillements de marchandises se font toute l’année et les prix de transport ont fortement chuté.

Le gouvernement canadien a bien pensé transformer toutes ces routes de glace en routes permanentes. Mais l’investissement est colossal : entre deux et trois millions de dollars par kilomètre soit près de 20 milliards pour l’ensemble du nord du pays. Un professeur d’économie des transports canadiens, un certain Barry Prentice, a émis l’idée de dirigeables, moyen de transport plus souple et moins coûteux. Mais les politiques et surtout les Inuit n’y croient guère.

Alors que certaines s’apprêtent à disparaître, d’autres naissent. Ainsi, la route du grand Nord Arctique se dessine au fur et à mesure de la baisse des températures. La glace fond et autorise les gros paquebots à emprunter cet itinéraire une bonne partie de l’année. Fin septembre, pour la première fois, un porte-conteneurs a pu traverser l’océan Arctique pour rallier l’Extrême-Orient à l’Europe, ce qui permet de gagner près de deux semaines de voyage.

Le monde est ainsi fait. Nous oublions trop souvent que ces changements climatiques, certes accentués par la pollution, c’est indéniable, ont toujours existé et ce, sur des milliers d’années. « Nous sommes sur un pic de changement. » m’avait confié un jour un Inuit qui se rappelait que ses ancêtres ont toujours bougé et repensé leurs itinéraires en fonction du changement climatique. Nous sommes tous Inuit, et nous devons nous aussi nous adapter et modifier nos déplacements et l’acheminement de nos marchandises peut-être avec d’autres modes de transport. Il va falloir retracer des routes et redessiner la carte mondiale routière. La fonte des glaces est en train de rebattre les cartes du commerce international. La disparition des routes de glace nous concerne aussi.

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