Tribunes

Politique émotionnelle

Par Patrice Salini, économiste des transports

Après les élections européennes, les partis politiques et associations n’ont pas mis longtemps pour « adapter » leur communication. Ainsi, le score français – et européen – plutôt flatteur des écologistes a poussé huit associations françaises à interpeller le chef de l’État « pour demander à l’Etat de prendre des mesures vis à vis du transport routier afin de « garder notre Terre habitable ». La « charge » est évidemment « opportune ». Mais sa caractéristique essentielle est de ne pas traiter la question de la transition écologique, ni d’ailleurs du report modal éventuel (si tant est qu’il soit possible à une hauteur suffisante). Elle est strictement et uniquement fiscale.

Sur un autre terrain, on signale, en Italie, une offensive de la « Lega » en faveur de la liaison « Lyon-Turin », tirant parti de la baisse du poids électoral du Mouvement 5 étoiles, et de la victoire en Piémont des partisans du « SI TAV ». Cet épisode passe naturellement sous silence l’évolution électorale inverse enregistrée en France en faveur de partis partisans du « NO-TAV ».

Tout ceci a pour effet principal de déplacer l’angle d’approche des débats sur les transports, d’alimenter des discussions devant les médias, mais très rarement de faire bouger les lignes de force des politiques de transport, et encore moins d’en faire émerger une. Et passons sur l’évaluation pluraliste et contradictoire des grands projets ayant des impacts à long terme. L’émotion prime la raison.

C’est que la politique des transports n’est plus, aujourd’hui, qu’un sujet émotionnel alimentant l’imaginaire des forces politiques. Il ne s’agit pas tant de promouvoir des solutions à des problèmes, et encore moins des stratégies répondant à des grands enjeux, mais de construire des discours émotionnels (écologiques ?) permettant de provoquer des adhésions.

Ce procédé, a pris une place croissante avec la grande saga des « grands projets », des symboles technologiques (France, Concorde, TGV, …), et du glissement des discours politiques dans le secteur. Rappelons-nous N. Sarkozy interpellant un transporteur routier domicilié à quelques kilomètres de la Belgique lui demandant s’il trouvait normal que des « transporteurs étrangers » puisse traverser la France sans payer de taxes. Ce ressort est celui de la construction d’un rapport émotionnel à la politique.

Le politique ne propose alors pas, il dénonce ce qu’il présente comme une anomalie pour légitimer sa volonté d’action pour la réduire. Et peu importe si l’énoncé est faux, ou si la solution est impossible. Ce qui importe c’est l’opposition entre la volonté et la réalité présentée comme repoussoir. La parole prime tout.

L’affaire récente du train Rungis-Perpignan peut être de même nature. La Ministre, venant après la bataille, s’offusque à peu près sur le même terrain. On prend à témoin de l’inadéquation de la disparition de ce train avec les objectifs écologiques gouvernementaux. (« C’est inenvisageable »). Évidence émotionnelle. Sauf que c’était envisagé et que les clients ont depuis longtemps préparé leur retrait du marché ferroviaire en conséquence. Il ne resterait plus qu’à constater leur désertion (coupable ?).

On aurait sans doute aimé connaître un plan ou une stratégie d’ensemble … mais non.

Ces postures de communication, fréquentes, coïncident aussi avec un autre glissement. Celui des objectifs politiques. On ne définit plus les politiques en termes d’action, de programmes, et de plan ou de stratégie, mais d’objectifs généraux, éventuellement chiffrés.

On parle par exemple de parts de marché. Or, faute de programme et encore moins de stratégie, les beaux objectifs fixés par J.C. Gayssot, aussi bien que N. Sarkozy tous deux peu avares en objectifs ambitieux pour le fret ferroviaire (rappelez-vous les 100 milliards de t.km promis par JC Gayssot) se sont avérés non seulement inatteignables, mais contredits : ce qui devait augmenter a dramatiquement baissé.

L’avantage de la méthode est évident : on peut dupliquer les discours sans l’ombre d’une politique mise en œuvre ou d’un arbitrage significatif, et reporter la faute sur d’autres.

J’avais jadis évoqué le principal risque de ces politiques émotionnelles : la création du ressentiment, et sa principale conséquence, outre l’échec : la fracture sociale. Nous y sommes non ?

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