Tribunes

Suis-je bougon ?

Par Patrice Salini, économiste des transports

Est-ce l’âge, l’expérience, le caractère ? C’est vrai, j’ai tendance en matière de politique des transports, à être bougon. C’est vrai que, comme disait le célèbre inconnu Philippe Néricault : « La critique est aisée, et l’art est difficile. » Certes. Tellement qu’on a inventé chez nous la technocratie pour y remédier. Rendre les choses plus faciles, intelligibles. « Take it easy ». Elle veille sur nous.

Après 40 ans de carrière, dont une grande partie à travailler pour l’Etat, en tant que technocrate non titulaire (une tare), je peine à comprendre pourquoi ces grands corps (malades ?) n’en finissent pas de ne pas parvenir à remplir cette tâche ! Sans doute l’on-t-elle fait un peu plus quand l’Etat était politiquement moins stable, en palliant à l’instabilité gouvernementale. C’était aussi le temps béni des grandes ambitions. Le Plan, puis l’Europe, la décolonisation, la politique de recherche, que sais-je encore. Sur fond de trente glorieuses, ça aide. Mais désormais, la fusion entre technocratie et pouvoir politique étant opérée dans un système stable, et que notre président voudrait stabiliser un peu plus, je ne comprends plus bien.

Comment par exemple prendre la peine d’écrire plus de 400 pages de « bleu » budgétaire pour le « portefeuille » de la transition écologique, sans prendre conscience des conséquences comme des limites de certains propos.

Deux phrases ont attiré mon attention.

  • La première concerne les voyageurs. On y lit qu’en raison des prix du pétrole et de l’augmentation des taxes sur les carburants, « la part modale de la mobilité́ individuelle devrait diminuer dans les années à venir. Pour 2018, cet effet ne pourra pas jouer à plein car les grèves de la SNCF ont fortement pénalisé́ les trafics ferroviaires au deuxième trimestre. Une part modale des transports collectifs stable à 18,3% est ainsi prévue (…) La cible pour l’année 2020 est laissée inchangée à 19,8 %, ce qui traduit une volonté́ de renforcement du report modal. » L’affirmation est « forte », et un peu « cash ». S’interroge-t-on en revanche sur les conséquences attendues de cette évolution, l’offre étant en l’État assez inchangée ?
  • La seconde phrase concerne le fret. Il est dit : « La part du transport ferroviaire s’élève en 2017 à 9,6 % et celle du transport fluvial à 1,9 %. Pour les années 2018 et 2019, les prévisions s’inscrivent dans le prolongement de celles de l’année 2016, soit 9,8 % et 10,1 % pour le fret ferroviaire et 2 % et 2,1 % pour le fret fluvial. ». Pour le coup, contrairement aux passagers, on ne tient aucun compte de la grève SNCF et de ses conséquences. Et on poursuit : « Pour autant, les cibles 2020 sont fixées respectivement à 10,4 % pour le fret ferroviaire et 2,2 % pour le fret fluvial traduisant une volonté́ de relance des transports non routier conjuguée à une relance de l’activité́ économique. » Et là, mystère, personne ne sait comment.

Une question : Devinent-ils seulement quelle sera la véritable part modale du fret ferroviaire à la fin de 2018 ? Et là, on comprend tout. La technocratie est devenue de plus en plus éloignée du monde réel, avec un brin d’arrogance, tout de même.

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