Tribunes

Les mots et les maux de janvier 2019 par Patrice Salini

Par Patrice Salini, économiste des transports

Aubaine :

Avantage inespéré. Le mot vient précisément d’un mot désignant « l’ailleurs », ou dit-on de ce qui est d’un autre ban. Il faut donc y voir un mélange d’inespéré et ce qu’on pourrait appeler un « coup de bol » ou de « pot ». C’est à peu près ce qui est arrivé, à la suite du mouvement des Gilets Jaunes, lors de l’abandon-report de la vignette poids lourds, les gilets ayant finalement un effet comparable aux bonnets. Durable ?

Avant :

C’était avant l’élection présidentielle. Le mouvement « en Marche » avait fait du porte à porte et lancé une large consultation. Au point de dire qu’il disposait « des centaines de milliers de formules et d’expressions, qui sont la façon dont les gens parlent des problèmes qu’ils rencontrent. » Puis ce fût après, le passage à l’acte. Et là, manifestement ils n’ont plus eu la même écoute. Mais il y eut – en est-on sûr – la découverte de ce que l’analyse de données tirées des expressions des gens ne remplace pas la véritable écoute, ni n’efface la « politique » au profit du technique. Jupiter et les technos, ça a une limite.

Débat National (grand) :

Nom donné à la tentative d’organiser un recueil de revendications portées par la population française. Le parti pris du débat pose le problème de son organisation dans le temps, du choix des thématiques, et de la nature des participations. L’illusion de pouvoir traiter de tout n’importe comment, mêlant le local et le national, l’économique, le social, le culturel, l’institutionnel et le reste est un pari hardi. Risqué.

Doléances (cahier) :

Exprime ce qui fait souffrir le peuple et réclame le redressement des griefs, le plus généralement fiscaux. Les cahiers rassemblaient sous l’ancien régime les vœux et doléances des assemblées chargées d’élire les députés aux États généraux. On comprend mal – ou trop bien – le parallèle entre « débat national » et cahier de doléances fait par la presse. Et après, en 1789, ce fût la révolution. Lapsus ?

Gilet :

Vêtement avec ou sans manches se portant sur le haut du corps et se fermant à l’avant. Devenu l’un des symboles vestimentaire de révolte avec les fameux gilets de sécurité jaunes et réfléchissant. D’autres symboles de reconnaissance des révoltés ont existé dans l’histoire. Du capuchon blanc des Cabochiens (1413) aux bonnets rouges (1675, 2013), en passant par les chemises vertes (1927). L’habit ne fait cependant pas le moine : la cagoule par exemple peut protéger du froid, ou dissimuler, pour des motifs divers (camouflage, anonymat légal ou illégal) dont celui du bourreau.

Malentendu :

prendre quelque chose pour autre chose ou quelqu’un pour un autre. Le malentendu peut conduire à des décisions ou des attitudes erronées. Je me souviens que la grève des routiers de l’hiver 1984 avait été perçue par certains comme une tentative comparable au mouvement ayant contribué à la chute de S. Allende au Chili, et donc un mouvement d’extrême droite. C’était une erreur qui aurait pu être funeste. E. Macron semble avoir aussi fait une méprise de même nature à l’automne 2018 avec les « Gilets Jaunes ».

Organisation :

groupe social formé d’individus en interaction, ayant un but collectif, mais pouvant avoir des préférences, des intérêts ou des intentions différentes. De ce point de vue le mouvement des Gilets Jaunes est bien une « organisation » ou des organisations. En ne traitant pas ou mal, ou tardivement la question posée initialement (le but collectif), le gouvernement a perdu l’occasion du dialogue et récolté un ensemble infini de demandes.

Pognon :

Ce qui de toute évidence tient dans la pogne. De l’argent quoi. Lorsqu’il s’agit de transferts sociaux, la macronie parle alors de « pognon de dingue ». Le Président trouve cela simplement fou, ou saugrenu. Manifestement extraordinaire, puisqu’il a choisi d’y ajouter quelques milliards lors du début 2019 pour éviter d’augmenter le SMIC. Foldinguerie donc que cette histoire de flouze.

Revendications :

désigne ce qui fait l’objet de réclamations de la part d’une personne, d’un groupe ou d’un peuple. Tout le problème est d’ailleurs de savoir effectivement qui porte quoi.

Révolte :

Sentiment d’indignation ou de réprobation. Les Gilets Jaunes en exprimaient une. Le propre des révoltes est de pouvoir prendre diverses formes évoluant dans le temps, et devenir violentes. Le signe distinctif (Gilet actuel) n’est pas une invention. Les Cabochiens (1413) portaient un capuchon blanc et exprimaient déjà une révolte fiscale. Savoir prévenir les révoltes est toujours plus simple que de les contenir ou les réprimer. Comme dirait le Syndicat des Commissaires de Police : « le dernier mot à la crise doit être politique, issu du dialogue et de la concertation ». L’histoire de France est peuplée de ce genre de mouvements de révolte, d’indignation, parfois dramatiques, dont la traduction politique n’est ni automatique, ni simple. Il y a 110 ans, certains de l’extrême gauche à l’extrême droite maurassienne ont tenté de mettre la main sur ces mouvements, sans succès.

 

 

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