Tribunes

Cabotage, un enjeu qui masque une perte historique de trafics

Par Patrice Salini, économiste des transports

Le cabotage étranger en France représente actuellement autour de 6% du transport national intérieur. Un chiffre finalement encore modeste. Pourtant, sa croissance inquiète les transporteurs : la part de marché des non-nationaux (réels ou délocalisés) est passée du simple au double en moins de 8 ans.

En se polarisant sur cette nouvelle concurrence qui gagne des parts de marché, les transporteurs stigmatisent tout à la fois plusieurs éléments : des différences de niveau de vie, des distorsions fiscales et sociales, et un rapport parfois élastique avec les règles communes. D’où une position largement protectionniste visant à réclamer plus de coordination (contrôles…) moins de laxisme des pouvoirs publics, et une protection via la réglementation du cabotage (on ne libéralise pas plus) et celle du travail détaché. On ne sait finalement si cette ligne peut finir par l’emporter, ni d’ailleurs si les mesures annoncées (travail détaché) sont contrôlables. Elles laissent en outre grande ouverte la porte à une sous-traitance « à l’ancienne » en direction d’entreprises individuelles, exemptes par construction des contraintes sociales du salariat.

Mais cette situation, pour préjudiciable qu’elle soit pour les transporteurs français (et non les organisateurs de transport ou les chargeurs), n’est qu’un aspect d’un problème plus vaste.

En premier lieu, le transport national qui, on l’a dit n’est plus monopolisé par les nationaux, suit à peu près la croissance industrielle.

En revanche, l’évolution globale du transport sur le sol national continue de croître plus fortement, en raison de l’international et du transit.

Ces transports sont largement le fait du transport sous pavillon étranger. Ce phénomène conduit à une réalité parlante. Alors qu’en 1984 90 % des tonnes.km routières produites sur le territoire français l’étaient sous le pavillon français, elles ne sont plus que 57 % en 2016.

Ce phénomène résulte de la disparition progressive du pavillon français du transport international sur le sol national.

L’ampleur du phénomène est extrêmement importante. Ainsi, en 2016 l’ensemble du transport international français – qui était à peu près a parité avec le pavillon étranger en 1984 – ne représente plus que 10 % environ. Or, dans le même temps l’international est passé de 18 à 30 % du volume transporté hors transit. La perte de marché est ici beaucoup plus sensible que sur le front national stricto-sensu.

On peut donc percevoir les tentatives de défendre le marché national, comme la tentative des firmes jadis peu ouvertes au marché européen de se prémunir – avec le soutien de l’Etat – contre cette dernière offensive des pavillons à bas coût. Le reste étant passé en pertes et profit, sous l’égide des chargeurs et des grands organisateurs de transport. Mais on en voit bien l’enjeu : faible par rapport aux marchés déjà perdus.

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