Moyen-Orient

Episode 16. Ma vie au Moyen-Orient au volant d’un camion

Nouvelle escapade avec notre routier lignard du Moyen-Orient : Jean-Louis Delarue connu sous le pseudo Double Mètre. Lors du précédent épisode, nous nous étions attardés au Col du Magirus en Turquie. Mais bien d’autres routes inconnues nous attendent.

La traversée de la Turquie

A l’époque, un chauffeur routier devait connaitre plus de choses qu’un routier de maintenant. En premier lieu, les documents que nous manions à chaque voyage. En premier, les autorisations, deux sortes d’autorisations, la première appelée autorisation de transport, elle permettait de décharger et de charger dans un pays tiers. La deuxième autorisation de transit, elle permettait de transiter un pays tiers en aller et retour. Voila pour les autorisations. Les papiers de transports avaient aussi le carnet d’ATIE ou plus simplement le carnet d’AIE, celui-ci était nécessaire pour faire des transports en France. Pour les transporteurs qui n’avaient de « Carte Rouge », ce carnet permettait de faire deux transports d’encadrement autour d’un voyage international. Il y avait aussi le fameux carnet de T.I.R avec un nombre de volets correspondant aux pays que nous devions traverser. Un volet était arraché à la douane de départ, puis après un volet à la sortie du pays et automatiquement un volet disparaissait à l’entrée de l’autre pays.

Ainsi de suite, tout le long du voyage. Il y avait aussi les carnets de passage en douane, obligatoire en Turquie. Il était lui aussi tamponné à l’entrée du pays et un demi volet disparaissait, puis à la sortie idem l’autre demi volet était lui aussi prélevé et le carnet était tamponné sur la souche. Prouvant que nous avions sorti les véhicules du pays concerné.

Le rôle du chauffeur ne s’arrêtait pas seulement aux papiers, mais il fallait parfois faire preuve de débrouillardises, car à cette époque pas de téléphone portable pour appeler le marchand de pneus lors d’une crevaison, et parfois l’obligation de faire un peu de mécanique. A Erzingan, en pleine hiver avec des températures de l’ordre de moins 20 degrés, nous avons dû changer ou plutôt de trouver une solution pour réparer un embrayage sur un GR 280, qui était chargé de raisin sec qui provenait d’Iran. Nous avons commencé par installer un fut percé et nous avons mis du mois mais aussi du gasoil et à six chauffeurs nous nous sommes relayés sous le porteur et nous enlevions les écrous tant que nous avions les mains chaudes. Puis un autre prenait le relais. Nous avons mis plus d’une journée pour sortir la boite. Nous avions trouvé au préalable un transpalette pour tenir la boite. Nous avons sorti le disque d’embrayage sans toucher au volant moteur, puis nous l’avons emmené dans un garage qui a rechargé le disque, après avoir enlevé les morceaux restants. Il a surfacé l’amiante et nous avons repris le montage. Le lendemain, le camion repartait vers la France. Maintenant nous ne pourrions plus faire ces réparations car il faut d’abord avoir la valise.

Erzingan était aussi une ville étape car nous savions que devant nous il y avait une difficulté majeur le Tahir, un col que nous devions chaîner l’hiver mais aussi l’été. La route avant d’arriver en vue d’Erzurum ne présentait pas de difficulté majeure. En été, nous nous arrêtions sur les bords de l’Euphrate, le camion sur le bord, puis nous nous baignions dans ce fleuve, ce qui nous permettait ainsi de faire notre toilette. Nous suivions le parcours de ce fleuve puis à quelques kilomètres d’Erzurum le fleuve disparaissait, et la route devenait plane, jusqu’au parking où nous stationnons avant de tourner à droite et d’attaquer la montée. Sur ce parking, l’hiver nous étions obligés d’attendre l’après midi pour l’escalader, et le matin c’était ceux qui retournait vers l’Europe qui avait le droit de monter.

Lors d’un voyage d’hiver, nous avons vu arriver des camions belges au nombre de six, ils s’arrêtèrent à coté de nous, c’était des Nobels Pellman en Transcontinental comme tracteur. Ils transportaient des autoponts et étaient en T.I.R ouvert. Ils entreprirent de mettre des chaînes et de se lier les uns aux autres. Nous leur avons demandé, le pourquoi, et leur réponse nous laissa pantois. Car ils n’avaient pas envisagé qu’un seul camion dans la montée, pouvait entrainer les autres dans le vide, nous leurs avons expliqué et ils durent reconnaitre que nous avions sûrement raison. Vers 14 heures, nous pouvions commencer la montée, la route dans la neige n’existait que grâce aux parois de neige souvent plus haute que les camions, et chaque virage était une épreuve de conduite pour nous. De plus, nous étions obligés de nous méfier car parfois nous tombions nez à nez avec un car qui souvent ne respectait pas les interdits. Ou bien, avec un tracteur agricole et il nous fallait trouver des solutions pour pouvoir continuer notre montée. En été, le problème était différent, nous chainions lors des pluies que nous subissions, et comme la route n’était que de la terre, et que la pente était dure nous patinions si nous n’avions pas pris les mesures nécessaires. En hiver, je suis tombé en panne en haut du col, tubulure de gasoil cassé. Rien de bien méchant mais le froid m’interdisait d’arrêter le moteur.

Vite, j’ai descendu mes affaires de la couchette haute, vite, j’ai mis des gants, vite, j’ai sorti une tubulure de remplacement, vite, j’ai commencé à basculer la cabine. A ce moment, un camion qui me suivait, arriva et s’arrêta derrière mon camion, il était anglais, et assurait une ligne longue « Manchester New Delhi » un vrai grand routier. Il sortit de sa cabine, avec une bouteille de Chivas, et nous bûmes une grande rasade de ce whisky. Et il me donna un coup de main pour plier le tubulure, pendant ce temps j’enlevais la tubulure cassée, puis nous avons remplacé et remis un peu plus en forme le nouveau tuyau. Nous sentions le gasoil à plein nez mais nous n’avions pas froid, une fois la cabine dans sa position nous avons fini la bouteille et nous avons repris la descente de ce col. Le Tahir avait aussi mauvaise réputation du fait que certaines personnes disaient avoir été attaquées par des habitants du village qui était en haut du col. A ma connaissance, je n’ai jamais rencontré une personne qui m’a dit avoir été attaquée. Mais parfois, certains conducteurs avaient des comportements racistes avec les personnes habitantes sur les routes et ce n’était pas spécifique au col du Tahir, mais souvent sur n’importe quelle route.

Jean-Louis Delarue

2 Responses

  1. J’ai fait cette route jusqu’à Isfahan en 1978 avec les fridoches (transports Friderici) et je garde des souvenirs fous du Tahir. Un grand nombre d’histoires et de légendes

  2. Je suis un ancien routier j’ai roulé Dans le transport forestier pendant 41 ans J’avoue que le transport sur le Moyen-Orient m’a toujours interpellé. Vous ne devez pas manquer de moments compliqués et de situations croustillantes ,eh bien je suis demandeur de vos anecdotes. 👍🤚

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