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Bilan IFP Energies nouvelles : sommes-nous engagés vers un 4ème choc énergétique ?

Lors de son « Bilan et perspectives des marché de l’énergie », l’IFP Energies nouvelles apporte plutôt un lot de mauvaises nouvelles pour le secteur des transports. Aucun espoir de détente avant 2023, selon Pierre-Franck Chevet, son Président.

L’IFP Energies nouvelles a, hier lors de son point presse annuel, fait l’inventaire des énergies et des perspectives de marchés à la fois sur l’année écoulée et les anticipations probables pour l’année en cours. Comme l’a déclaré Pierre-Franck Chevet, le président de l’IFPEN, il n’y a qu’une seule « bonne nouvelle » dans ce panorama, et elle est très relative : les prix du pétrole brut auraient atteint leur plafond de 2022 (à 90$/baril de Brent). Dans un scénario optimiste, ces prix pourraient baisser et s’établir en fin d’année 2022 autour de 70$/baril. Mais tout ceci reste conditionné aux enjeux géopolitiques qui ont fait leur retour en force dans les sujets énergétiques.

Les cours actuels rendent, de nouveau, compétitives les ressources non conventionnelles Nord-Américaines, ce qui pourrait amener un excédent de pétrole brut sur les marchés, ce qui alimenterait une détente des cours. Mais, pour le consommateur final européen, cet impact hypothétique sera de toute manière tempérée par la hausse de la valeur de la tonne de CO2 (aujourd’hui cotée 90€/tonne).

Avantage compétitif des Etats-Unis

Les pétrole et gaz de schiste (alias « shale gas ») vont faire le bonheur des Etats-Unis. En effet, cet avantage compétitif se retrouve aussi bien sur le pétrole que sur les cours du gaz. Et là, l’écart avec la situation en Europe et en Asie est alarmant ! Pensez : lorsque l’industrie américaine paye entre 5 et 6€/MBTU de méthane, en Europe on est aujourd’hui entre 28 et 33€/MBTU ! En euros/MWh cela donne, d’après l’IFPEN analysant les données Reuters : 20€ aux USA contre … 88€ en Europe !

François Kalaydjian, directeur Economie et Veille à l’IFPEN alerte : « les anticipations pour fin 2022 sont autour de 90€/MWh de gaz. Tout s’est ligué : la reprise de la croissance mondiale post-Covid, les effets délétères du sous-investissement de la part des compagnies pétrolières et gazières, des stocks de gaz excessivement bas en Europe (seule la France avait des stocks à peu près conformes à l’entrée de l’hiver) et une faiblesse de la production conjuguée à des tensions géopolitiques ».

Pierre-Franck Chevet est clair « le prix du gaz restera à des niveaux très élevés ». Car, facteur aggravant, l’Asie (Chine et Japon en tête) fait aussi la course aux MWh de gaz ! Le marché se porte alors sur le plus offrant … La hausse est spectaculaire : en Europe, en 2021, le prix du gaz a bondi de 280% par rapport à 2020 ! Et en 2022, l’IFPEN s’attend à une hausse de 80% par rapport au prix moyen de 2021.

Plus préoccupant, les décalages entre prix spots et contrats long terme s’atténuent : en effet ces derniers sont historiquement indexés sur des anticipations autour du pétrole … ou du gaz ! Les niveaux d’investissements en exploration/production seront déterminants. Mais les revendications des écologistes contre les investissements dans le domaine de l’exploration/production des énergies fossiles pourrait bien contribuer à alimenter la pénurie, un phénomène qui affecterait surtout l’Europe où la pression politique et sociale est la plus forte autour de ces enjeux environnementaux. La demande de gaz en Europe est d’ailleurs identifiée comme étant à la baisse en 2030.

Ne pas finir les doigts dans la prise

Ce serait une grave erreur de se croire sauvés par la fée électricité ! Car ici aussi, la situation est critique : entre la sous-production en Allemagne due à la faiblesse de la production des énergies renouvelables en 2021, les plans de maintenance du parc électro-nucléaire français (10% de la production électrique française manque à l’appel), la production électrique européenne est sous forte tension. Pour la France, le prix sur le marché libre (celui des entreprises) était en moyenne pour l’année 2021 de 110€/MWh (+230% en un an). Pour 2022 les anticipations font état de 220€/MWh (+100% vs. 2021).

Que se passe-t-il lorsque la production d’électricité de « base » manque à l’appel ? Les électriciens redémarrent les centrales à charbon ou à gaz. Et là, il y a un risque d’effet systémique dû à la crise gazière. Interrogé sur le sujet d’une intervention des Etats sur les cours de l’électricité, Pierre-Franck Chevet insiste : « ce n’est pas la régulation étatique qui changerait la donne ». Cruelle ironie : c’est l’électricité à base de charbon (très émettrice de CO2) qui regagnerait, comparativement, de la compétitivité ! Voilà qui fera plaisir aux allemands et polonais.

Des investissements colossaux, pour lesquels on serait loin du compte

L’IFPEN a analysé les propositions issues de la COP26 de Glasgow. Partant de la tendance et des réalisations actuelles, l’écart avec les objectifs dit APS et NZE représente un doublement voire un quadruplement des investissements à accomplir dans les énergies renouvelables ou la dé-carbonation. Dit autrement, et plus crûment : on est entre 2 fois et 4 fois en deçà de ce qui est nécessaire en investissements pour atteindre les objectifs. Pour y parvenir, l’IFPEN défend un panel énergétique, et surtout, le recours à toutes les technologies possibles. Cela induit la captation et le stockage du CO2 (mal vu des écologistes), l’utilisation de biocarburants de 2nde génération (le parc mondial de véhicule thermiques en circulation étant estimé par l’IFPEN à 60% en 2040, malgré la croissance forcée et accélérée des véhicules électriques). Cet écart est également valable pour les objectifs autour de l’économie de l’hydrogène, qu’il soit « vert » (décarboné à partir d’énergies renouvelables et d’electrolyse de l’eau) ou « bleu » (avec captage de CO2).

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Sur cette transition énergétique Pierre-Franck Chevet s’inquiète des discours « qui ne défendent qu’une seule solution présentée comme la meilleure, et l’unique. Or il y en a plusieurs et on doit avoir à l’esprit de chercher la solution la plus efficace en terme d’impact global ». Selon l’IFPEN l’analyse de cycle de vie devrait être faite systématiquement avant tout choix stratégique. « L’enjeu de la neutralité technologique c’est le chemin du moindre coût pour atteindre l’objectif » rappelle Pierre-Franck Chevet. Il conclut le point presse par ce rappel sur l’importance du critère de rendement global d’une filière :  « attention, une tendance qui se développe aujourd’hui c’est que le coût énergétique de ce que l’on fait n’est pas, voire jamais, évoqué ». Cet avertissement sera-t-il entendu à Bruxelles ?

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